Management
Manager à l'affectif : un peu, beaucoup, pas du tout

Sandrine Caillé
Human Transfo
https://human-transfo.com/
Sandrine Caillé, fondatrice de Human Transfo, accompagne les changements individuels et collectifs et rend accessible la complexité humaine. Consultante depuis 22 ans, elle permet d’atteindre les enjeux business en focalisant l’attention sur les comportements indispensables. Son approche du changement consiste à mobiliser à tous les niveaux hiérarchiques
Parler d’affect au travail peut sembler décalé. Pourtant beaucoup de managers se posent la question du type de lien qu’ils veulent créer avec leurs équipes et c’est une question essentielle car, en la matière, mieux vaut faire les choses en conscience plutôt que juste comme on le sent.
Sans affect pas de relation
Ce qui distingue les humains des robots est qu’ils entretiennent des relations. Qui dit relation humaine dit affect, peut-être pas au tout début de la relation (quoi que) mais au fil du temps dès lors qu'on se connaît, qu'on s’apprécie ou au contraire que le courant ne passe pas du tout. Cela dit pour certaines personnes ce côté affectif arrive très vite et dans des proportions qui peuvent étonner, voire déranger, dans un cadre professionnel. Alors, comment ne pas se perdre entre la sphère professionnelle et la sphère privée ?
La première expérience professionnelle est souvent vécue comme le prolongement de la vie de famille. On y crée des liens particuliers, des souvenirs intenses car les sentiments sont décuplés. Jusqu’au moment où ce trop d’affect et d’émotions devient pesant voire qu’il en découle un incident. Le souhait de ne plus « se faire avoir » en arrêtant de mélanger le pro et le perso devient presque vital : un repli sur soi s'effectue. Souvent cela coïncide avec une prise de fonction managériale, d'où le sentiment d’isolement qui en découle et qui peut parfois être mal vécu. Plus tard, on peut se rendre compte que les liens restent ou se renouent, et on peut se sentir faire partie d’une « famille professionnelle » avec des pairs auprès de qui on trouve du soutien.
À l'inverse, certaines personnes ne vivront pas ce qui vient d’être décrit, convaincues qu’il ne faut jamais montrer ses émotions. Il s’agit pour elles d’avancer masqué ou derrière un paravent qui protège et évite, selon elles, bien des problèmes.
Parler de sa vie personnelle est un sujet très lié à sa conception de l’intime. Ainsi, très naturellement certains vont beaucoup partager de leur vie personnelle au travail, voire même l’amener au travail avec des photos disposées dans leur espace de travail par exemple, alors que d’autres vont rester très discrets. De ces derniers, on ne saura presque rien, pas forcément par ce qu’ils ont des choses à cacher mais souvent car ils considèrent qu’il est important de préserver son jardin secret et de ne pas étaler sa vie. Il est alors possible de voir arriver des décalages si deux personnes, aux deux extrémités en termes de représentations de ce qui se partage ou non au travail, doivent fonctionner ensemble.
À noter
L’être humain est un animal social qui a besoin de liens, de relations nourries. L’affectif renvoie à ce lien. L’outil de travail du manager est de créer puis d’entretenir un lien managérial pour pouvoir obtenir le meilleur de ses collaborateurs. Quant à y mettre de l'affect, tout est donc une question de dosage : ni trop, ni trop peu.
Les impacts du trop d'affect
Quand on est beaucoup dans l’émotionnel, la vie est colorée, passionnante, pleine de vie. Au travail cela donne des liens forts qui peuvent durer au-delà du projet ou du poste que l’on va tenir mais aussi plus de solidarité au sein d’une équipe. Il y a du plaisir à se retrouver et à passer du temps ensemble, même si ce qui est à faire est difficile, car le collectif est puissant et donne de l’énergie.
À noter
Attention cependant, le travail ce n’est ni les vacances ni la vie privée. On n’est pas là pour se faire des amis mais pour travailler efficacement ensemble.
Lorsque tous ces ressentis sont décuplés, ou disons disproportionnés, cela peut poser quelques difficultés notamment en termes de prise de hauteur et de capacité à relativiser. Par exemple, si on prend le sujet de la confiance, le risque est de la raisonner en tout ou rien : on commence par faire totalement confiance (ce qui est déraisonnable car on ne peut pas attribuer entièrement sa confiance à une personne qu’on ne connaît pas encore), puis, à un moment, on peut être déçu. Ce sentiment de déception sera proportionnel à l’intensité de la confiance de départ avec un rejet qui peut ne pas être compris par la personne concernée.
Du côté de l’ambiance, il est possible qu'elle soit bonne, même excellente au point qu’on se voit en dehors du travail d’abord dans des lieux neutres (bars, restaurants) puis qu'on se retrouve chez les uns chez les autres. Mais il peut arriver que la situation se dégrade parce qu’un conflit émerge (professionnel ou personnel), que des clans se mettent en place.
Autre risque possible, lorsqu’il y a beaucoup d’affect, on se connaît intimement et certaines personnes peuvent utiliser les informations dont elles ont connaissance (blessures ou failles notamment) pour atteindre un collègue/manager au travers de reproches sur des aspects très personnels et qui n’ont potentiellement pas grand-chose à voir avec le travail. C’est la question de l’amalgame.
Se voir en dehors du travail est donc un sujet sensible. Et bien sûr, attention aux soirées où l’alcool coule à flots et où certains perdent le contrôle de leurs propos ou de leurs actes car ces comportements peuvent remettre en cause votre autorité si vous êtes manager ou plus globalement votre crédibilité professionnelle. Comment respecter l’homme ou la femme que l’on a vu dans une situation dans laquelle on le/la juge (selon notre système de valeurs et/ou nos préjugés) indigne ou non vertueux(se) ou si on apprend des agissements qui ne correspondent pas à ses valeurs ?
À RETENIR. On parle souvent d’exemplarité. De quoi s’agit-il ? Du fait d’être congruent entre ce que je demande aux autres et ce que je fais, notamment. De plus, l’enjeu du manager et du dirigeant est d’être respecté dans leurs fonctions. Pour cela, le fait d’être respectable et donc irréprochable est essentiel. Sachant que le référentiel de cet « irréprochable » est en lien avec les valeurs qui peuvent varier d’une personne à l’autre. Attention de ne pas vous mettre dans une situation où vous perdez de vue les conséquences et interprétations de vos actes et propos.
De plus, si on mélange trop le pro et le perso et que les autres savent tout de notre vie (ou pensent tout savoir), voire qu’ils en font partie (ou en ont l’impression, tellement la frontière est floue), on prend le risque de dégrader la distance professionnelle nécessaire à la gestion de situation difficiles comme la nécessité de faire un feedback.
Enfin, maintenir des relations équilibrées au travail est essentiel. Ainsi, comme dans une relation personnelle dans le cadre de la vie privée, parler de soi au travail, nécessite de ne pas épuiser tout le monde. Si une personne prend tout l’espace, l’échange ne peut pas exister et naturellement la relation se dégrade.
À FAIRE. Si je parle facilement de moi, je dois apprendre à m’effacer et à poser des questions à l’autre, surtout si cet autre n’aime pas beaucoup parler de lui, en évitant donc d’être intrusif et en restant souple dans ma façon de questionner.
Comment installer une relation de bon niveau
Au début de la relation, qu’elle soit professionnelle ou personnelle, on ne se connaît pas. Pour qu’un lien existe, il est indispensable de créer des ponts avec les autres soit avec des points communs, soit avec des différences qui permettent une certaine complémentarité.
Si je ne montre aucun affect, cela pourra poser des difficultés pour embarquer son équipe car une froideur peut être ressentie et l’absence de relation plus personnelle peut générer une certaine distance qui ne convient pas forcément à tous.
Le fait de pouvoir parler de soi, s’apprend. C’est important dans le cadre d’une prise de fonction pour exprimer qui on est en dehors de son étiquette professionnelle. Quand je n’aime pas parler de moi, je dois me demander ce que je suis prêt à partager de ma vie sans avoir l’impression de me mettre totalement à nu. C'est à moi de mettre le curseur pour savoir ce que je souhaite partager ou non, créer du lien entre êtres humains, tout en restant discret sur ma vie privée si je le souhaite (et j'accepte la réciproque des membres de mon équipe).
À FAIRE. Lors d’une prise de fonction, présentez-vous aux autres en tant qu’individu, avec vos valeurs, ce qui vous caractérise au travail comme à la maison en plus de votre parcours professionnel. Votre objectif est de donner une représentation de qui vous êtes et qui vous rend unique et attachant (donc en créant de l’émotion) et pour certains ce sera plus simple que pour d’autres.
Qui dit affectif dit émotion et manager sans aucune émotion peut sembler assez terne et triste mais pose aussi des problèmes en termes de leadership. Pourtant, comme dans bien des situations managériales, il convient de faire preuve de mesure, de recul et surtout de rester professionnel même dans un cadre informel.
Souhaitons que cet article vous permette de trouver un mode de management adéquat avec la place juste de l’affect : ni trop, ni trop peu.










