« Après tous mes problèmes de santé, mon patron me dit "Ménage-toi... mais ne pars pas !" Hier soir, il m'a envoyé un mail à 21 h sur un dossier urgent que personne d'autre ne sait traiter ». Dominique est manager, accompagnée en coaching depuis un an et demi. Trente ans de sur-investissement (amplitude 6 h à 20 h 30 tous les jours avec une heure de route pour rentrer chez elle), puis de graves problèmes de santé successifs qui l’ont fait reprendre en mi-temps thérapeutique. À notre avant-dernière séance, elle arrive avec « comment tenir quand je reprendrai à temps plein ? » et lors de la dernière séance, elle m’annonce qu’elle commence à préparer son départ. Ce n’est pas sa décision directe et pourtant elle s’en réjouit.
Si les salariés appréhendent la retraite, la peur du vide n'existe pas seulement de leur côté. Quand les entreprises préparent les seniors à « l’après », elle les aide à réfléchir à comment ils pourraient remplir ce vide. Mais quand ils partent, le vide se fait aussi dans l'entreprise car des années d'arbitrages, de raccourcis dus à leur expérience et de mémoire des dossiers passent la porte.
Personne n'est « indispensable ». Ce n'est pas un trait de caractère. Pourtant à bien y regarder, certains collaborateurs deviennent indispensables, c'est leur fonction dans l’organisation. Ils sont le rouage qui fait que tout le système y gagne : plus besoin de documenter ni de former, ni encore d’arbitrer car ils savent faire en toute autonomie. Ils deviennent indispensables : des années à expérimenter les diverses stratégies, à se rendre utile, à optimiser, à résister à des changements dont ils ne voient pas l’intérêt ou à des solutions déjà tentées et qui n'ont pas fonctionné. L’expert d’un sujet va plus vite que celui qui apprend, et on laisse faire. C’est ainsi que la dépendance monte d’un cran et pourtant personne ne l’a décidé ! La transmission de l'expertise n'est pas vraiment organisée (back-up, formation d'un collègue…), le senior reprend la main en cas d’urgence ou dès que le sujet est complexe.
Ainsi quand son manager sollicite Dominique le soir alors qu’il lui a dit de prendre soin d’elle le matin, il n’est pas de mauvaise foi : il est piégé dans un système de double contrainte (veiller au bien-être de ses équipes/gérer la charge en faisant si possible des gains de productivité). Dominique se tait et fait ce qui lui est demandé, d’autant plus qu’elle apprécie son manager. Elle veut lui faire plaisir et lui rendre service. Le système s’auto-entretient, la question « comment tenir à ce rythme » s’impose progressivement et aucune autre issue n’est envisagée. Cela devient implicitement la règle du jeu.
Six mois plus tard, la CPAM reconnaît à Dominique une invalidité. Les médecins ont tranché, obligeant à traiter les paradoxes en présence. La règle du jeu doit être changée mais le successeur n’est pas préparé. Il devra parfois faire face seul le terrain. Dominique, paradoxalement après quelques jours pour digérer ce qu'elle vit comme une sentence, y trouvera son compte car elle n’a pas eu à décider d’anticiper son départ. Son état de santé (probablement lié à des années de surrégime) rend possible un départ à taux plein. Prisonnière du système, elle ne pouvait pas trancher elle-même sans trahir son entreprise et son manager. Il a fallu une autorité externe pour lever l'interdit. Elle va partir plus tôt que dans son esprit et que dans celui de l'employeur.